Oliver Gutfleisch

Paru en 1997, la Llorona, premier album écrit, composé et interprété par une jeune inconnue du nom de Lhasa, a pu passer aux yeux de certains pour une curiosité, un accident exotique. Échappant à toute définition, l’album évoque une Amérique latine à la fois réelle et imaginaire, née de la mémoire d’une enfance itinérante, ballotée sur les routes du Mexique et des Etats-Unis. La musique en est unique et familière, mêlant « rancheras » et mélopées tziganes, country et chansons populaires à des textes profondément intimes, interprétés en espagnol d’une voix chaude et puissante. Sous bien des aspects, cet album n’aurait sans doute pas pu voir le jour ailleurs qu’à Montréal, où il a été réalisé. Venues du sud mais écrites en plein cœur de l’hiver, les chansons, empreintes d’un romantisme à la Brönte, sont pleines d’humour, d’intelligence et de dérision, crues, déconcertantes et passionnées.

Aux premières notes de La Llorona, Européens et Nord-Américains soupiraient : « Ah, le Mexique!…», tandis que les Mexicains s’interrogeaient : «Quelle musique étrange! D’où vient-elle?».

L’album a conquis le Canada et la France avant de s’imposer dans de nombreux autres pays, remportant plusieurs prix (y compris un Juno Award au Canada) et se vendant à plus de 700 000 exemplaires (ce qui est particulièrement étonnant pour un disque non commercial en espagnol). Encensée par ses fans, La Llorona est devenu un classique en quelques années, un incontournable qui ne cesse de faire de nouveaux adeptes, aussi déroutant et familier qu’au premier jour, il y a douze ans de cela.

Lorsqu’en 2003 (presque sept ans plus tard) sort The Living Road, le deuxième album de l’artiste, il apparaît clairement que cette dernière n’a pas cédé à la facilité en s’auto parodiant mais qu’elle a su, au contraire, laisser parler son inspiration. Son refus de se laisser enfermer dans un genre, transparaît dans la façon dont elle raconte les histoires qui composent cet étonnant second album. S’exprimant avec autant de naturel en espagnol, en français et en anglais, elle se montre aussi vraie, directe et entière dans l’une ou l’autre de ces trois langues, avec lesquelles elle nous promène d’une « ranchera » à un gospel enlevé, d’un blues percutant à une berceuse toute en douceur avec une aisance à la mesure de son charisme et de sa conviction.

The Living Road apporte à Lhasa une reconnaissance encore plus impressionnante. Partout, elle conquiert le cœur du public qui la reconnaît comme une enfant du pays. Ses interprétations vibrantes et envoûtantes l’ont conduite aux quatre coins du monde, de Mexico à Istanbul. Des chansons extraites de ses deux albums figurent dans la bande sonore de plusieurs films et émissions de télévision, dont The Sopranos, I Am Because We Are, le documentaire de Madonna, le film de science-fiction Cold Souls et Casa de los Babies de John Sayles. Lhasa a également collaboré avec de nombreux artistes, comme The Tindersticks, Patrick Watson et Arthur H et été nommée en 2005 «Meilleure Artiste des Amériques» lors des World Music Awards de la BBC.

En 2009, six ans après la sortie de The Living Road, Lhasa nous revient avec un album intitulé simplement Lhasa. Dès la première écoute, ce titre prend tout son sens. Écrit et réalisé par Lhasa, enregistré sur bande analogue, presque entièrement en «live», ce troisième album témoigne de la maturité de son auteur-compositeur-interprète et réalisateur. L’échange entre les musiciens et la chanteuse est palpable et transparait dans les changements subtils d’intensité et de tempo, impossibles à créer dans le monde des métronomes et des prises par ordinateur. Enregistré et réalisé à l’ancienne, cet album nous fait vivre une expérience musicale extraordinaire.

La musique est un spécimen rare qui se déploie doucement sans jamais se livrer. Elle est vivante et haletante et celui qui l’écoute se laisse envelopper et s’y glisse sans effort. Lhasa accomplit là un incroyable tour de force avec une facilité renversante.

Bien que simple, le choix des instruments est inusité : harpe, guitares, pedal steel, basse, batterie, piano. Les mélodies sont familières et irrésistibles, tout en étant vraiment originales. Les textes, rédigés en anglais, sont limpides et imagés. Oscillant entre country et gospel, entre blues et folk, les mélodies sont éternelles sans être nostalgiques, modernes sans être artificielles. Le jeu à la fois sobre et texturé des musiciens laisse toute la place à la voix claire et lumineuse de la chanteuse.

Lhasa est une musicienne à part. Caméléon tout en restant toujours elle-même, elle tisse avec sa voix un univers poétique unique porté par son charisme, son intégrité et ses convictions. Elle n’enfreint pas les règles, elle les ignore.

Loin du bruit et de la fureur de l’industrie moderne de la musique, loin des paillettes du show-business, Lhasa trouve tranquillement sa place et s’affirme petit à petit comme l’une des auteurs-compositeurs les plus fascinantes de sa génération.